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De «Tu Peux Mèt» à «Benyen m’» ou Les 50 nuances de La Sexualité Féminine Haïtienne à travers le Compas

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La première fois que j’ai écouté « Tu Peux Mèt » de notre Coupe Cloué national, j’avais peut-être 10 ans. Les filles de la maison plus âgées que moi, écoutaient ce refrain en catimini au coucher du soleil. Je n’en avais pas trop bien saisi le sens à l’époque mais entre leurs gloussements chargés de sous-entendus et leurs bribes de phrases à peine codées… quelque chose s’est éveillée en moi.

J’ai su qu’entre cette demande de mettre « un truc » et le waay sec qui s’en suivit, il y avait un interdit. Et entre cette interdiction et ce qui me paraissait être l’expression de la douleur… il y avait du plaisir. Mais ça comment le découvrir ? Comment comprendre les mille et une nuances du plaisir. Car à coup sûr, il y en a plus que cinquante.

Des années après, à l’adolescence les lectures de Barbara Cartland n’ont rien pu faire, je les trouvais fade. Les SAS non plus, la soumission des femmes à l’omniprésent Malko, ne m’était d’aucun attrait. C’était toujours le même scénario. L’homme attend toujours le moment idéal pour sauter sur sa proie, qui défile devant lui, en ce-n’est-rien… C’est le macho qui se lance dans l’aventure de conquérir la femme. Celle-ci qui attend, qui fait languir et qui finalement abdique… et se donne !

La musique est une reproduction parfois fidèle de notre mode de vie quotidien, le reflet de nos mœurs. La tendance konpa n’echappe pas à cette règle. A quelques variantes près, l’Homme y est presque toujours dressé en position de conquête et la femme, attentive à ses désirs, est presqu’à sa disposition… Banm afè m, Banm tout afè m ! (Encore le cher Coupe, qui a lui seul mérite tout un champ d’étude).

Au son du konpa, on entre dans l’acte sexuel sur la pointe des pieds ou comme dans une caverne. On pénètre. On conquiert le territoire. Au nom de toute une race, pour relever un défi, pour venger un affront, un mépris mal accepté.. Ti cheri fèm dous pou m bliye imilyasyon mwen…(Joe Jack)

Parfois on veut juste emprunter la chatte… Pour jeter sa gourme….Juste pour le plaisir… sans attache et on le dit en toute franchise ! L’homme plutôt l’exprime car c’est permis. C’est accepté. Il est un Freak. Et l’assume ! Son sexe est magnifié, presque déifié… Anba chapo sa, gen yon boul tèt, men longeu li, men gwoseu li, men lajeu li … (Scorpio).

Alors que celui de la femme est décliné dans une analogie presqu’absurde aux différents continents selon son âge et ses expériences supposées.

Au niveau fantasme, les termes choisis cachent à peinent la perception de l’homme sur les rapports de force en présence… Yè swa m reve w te moso twal, mwen te yon sizo mwen tap taye w (Creche)

Mais il n’en est pas toujours ainsi. Dans la musique aussi, l’homme considère qu’il y a les femmes et sa femme. Avec la dulcinée, les mots seront plus tendres mais tout autant au service du plaisir masculin. L’homme ouvre les jeux et en détermine les règles.

… fè m santi w cherie, lè nap fe lanmou, fè m santi ou la, lè m kenbe w nan bra m Lè nap karese, fè mwen depale…(Mizik Mizik)

Sa fè lontan map chèche w Doudou, jodia nou rankontre vini pou n fè lanmou (Sweet Micky).

Car même si la femme a l’impression de mener la cadence, de se faire désirer, elle dicte les règles jusqu’à ce qu’elle soit apprivoisée… Et dès lors que cela arrive, elle se donne, passivement. La femme devient réceptacle. Dépositaire de la jouissance masculine.

Dans nos représentations collectives, l’homme est pénétrant et jaillissant, la femme est intérieure et mystérieuse. (Alain Heril)

Mystérieuse… donc pas facile à appréhender. A comprendre.

Du coup, on ne prend pas toujours en compte, ni ses désirs, ni sa satisfaction qui sont relégués au second plan du tableau. Elle n’a pas trop le choix.

M’anvi manyen w, kite m manyen w’ (Zin),

Mwen te kwaze w non ti kafou mwen resi poze men sou ou (Sweet Micky)

Pa dim ou pa sou sa, Sa fe lontan nou pa love, aswè a mwen pap negosye. VIENS CHEZ MOI !(Konpa Kreyol)

Si la femme haïtienne dans ses écrits est plus sentimentale, plus romantique lorsqu’on en vient au chapitre du plaisir sexuel, l’artiste haïtienne, elle aussi a longtemps accepté, assumé et revendiqué cette position.

Nonm sila gen kle lakou m nan Papa
Vanse Papa, Plante drapo w papa, se teritwa w. Emeline Michel

Kòk ki bon kòk pa ka beke , se pa yon ti kok tankouw ki ka vinn beke m (Georgie Metellus)

En position de faiblesse, le sexe peut prendre aussi la forme de chantage émotionnel :
Ou mèt banm kay, si nou pa marye mwen pa ba w goute! (Maguy Mettelus)

Si w pa mete suk sou bonbonm se nan djakout nèg okap wa wè map pase. (Anna Pierre)

Mais il arrive aussi que la femme soit complice de la domination de l’homme au lit. Au fait, elle la cherche…elle la choisit.

Jojo gen yon fason li kenbem, li kontwole m …(Misty Jean)

A celui qui exprime le fantasme Cheri Yè swa m reve ou te yon melon, mwen te yon kouto mwen tap coupe w, celle-ci répond : Cheri Koupe m dous!

C’est la femme qui choisit de se soumettre naturellement, qui assume vouloir être contrôlée, maitrisée, par le super mâle. Ses cris, ses gémissements seront là pour le lui prouver. Du BDSM à la sauce tropicale !

…Ah oui La femme qui crie de douleur ou de plaisir ! La frontière entre les deux paraît bien mince. Presyon lanmou de Phantom nous en offre une version assez intéressante…

Que la femme gémisse encore et encore, sous la cadence de vigoureux coups de reins bien prononcés, est à la fois l’objet de l’éveil du désir, l’excitation et la finalité de l’acte. C’est le signe, pour l’homme qu’elle en jouit…mais est-ce toujours vrai ?

Tu peux mèt way… li fè w mal … way

A ce propos, Il y a un mythe qui est cassé avec Benyen m, le mythe du vagin sec… qui au fait est un vagin non lubrifié et qui rend la pénétration difficile. Lapli pa tonbe, Kijan ou fè rantre ? La lubrification est pour la femme ce que l’érection est pour l’homme, le signe de son excitation, son corps est prêt à participer dans l’acte…Passer outre s’apparenterait à un viol. Ou tout au moins, un vagin pris d’assaut par un homme impatient et maladroit! Banm pa m san dous!

Tu peux mèt oui … mais ca peut faire mal ! Et ce n’est pas parce que forcément l’engin est de taille enviable! Son propriétaire doit parfois juste faire l’effort de savoir comment bien l’utiliser, savoir être un bon lover…

Mais toujours est-il que pour beaucoup d’hommes, ces plaintes sont signes de plaisir de la femme. Leur ego s’en trouve paraît-il décupler. Car que serait l’acte sexuel pour un haïtien, sans alcius ?

Sauf que parfois cela donne l’impression que l’acte sexuel semble être presque subi, accepté de façon résigné jusqu’au moment fatidique où l’homme laisse exploser sa décharge dans un cri parfois étouffé…

Car s’il est permis à la femme de crier, d’alterner ce qui semble être le refus de continuer….les nooooooooo et les encourageants….oouiiiiiiiiiii L’homme se doit de rester stoïque jusqu’à la fin.La femme doit par contre geindre, l’appeler papi, supplier ….et pire dire son nom. Mwen pral fè w site nonm pou toute la tè tande !
Le narcissisme à son apogée.

« Benyen m » offre à mon avis une autre perspective.

Celle de l’homme conscient de l’existence du plaisir de la femme. Et qui fait tout pour l’y amener jusqu’au bout. L’homme qui accepte d’être soumis à ce plaisir et qui en jouit. Qui n’est pas effrayé à l’idée d’être baigné par le fruit de la jouissance de la femme, cette fois mise sur pied d’égalité ! Ou son degouden, mwen se yon senkant kob, pesonn pa gen pou bay monnen ! (Emeline Michel)

Mais c’est quoi en fait le fameux Benyen m dont parle Harmonik.

C’est le squirting en anglais, c’est la femme fontaine en Français. C’est le fait pour la femme d’expulser un liquide lors d’un rapport sexuel, notamment après stimulation du point G, au moment de l’orgasme. Propulsé il y a seulement environ vingt ans grâce aux dames des films adultes, son origine est encore un peu floue. Ce liquide qui jaillit par l’urètre en quantité abondante serait en partie produit par les reins. Il s’agirait en fait d’un dérivé de l’urine, avec un taux d’urée quasi nul, totalement inodore et incolore.

Le squirting est le moment ultime de l’orgasme. Pas toujours accepté par certains hommes qui y voient presque une atteinte à leur virilité. En ce sens qu’il rivalise avec l’éjaculation masculine. Mais ce n’est pareil, ni plus ou moins égal.

L’orgasme féminin en fait, est mal connu, mal interprété et difficilement atteint. Alors qu’il est atteint systématiquement par 90% des hommes, il ne l’est que par 16% des femmes. Mets-le sur le compte de tous ces blocages d’ordre socio-culturel et religieux, des conditionnements découlant d’une idéologie patriarcale qui ramène tout au mâle dominant.

L’éducation sexuelle des filles est en effet bourrée de contradictions:

Il faut montrer, mais pas tout…« Cachez ce sein que je ne saurais voir »…

On doit plaire mais pas trop…

On peut sourire, mais juste assez pour laisser seulement apercevoir voir les incisives joliment alignées, et peut-être entrevoir ces gencives violette…

Il faut donner…mais pas tout de suite. En compte goutte, c’est encore mieux. Il faut surtout donner l’impression qu’on ne le souhaite même pas. Gen de pawòl fòw pa pale pou w pa pote non sanzave…(Emeline Michel)

Pas pour soi, car souvent on le veut avec passion et avec rage. Mais en fonction de ce qu’en pense la bonne société, en fonction des attentes du mâle, lui donner l’occasion de (se) prouver qu’il est un bon macho, lui montrer aussi qu’on est une « bonne fille » à la hauteur,  on n’est certainement pas une fille expérimentée qui n’a rien plus rien à apprendre de lui, pas une fille facile…

Soit dit en passant, il n’y a pas de filles facile.  Contrairement à ce qu’on veut croire, on ne donne pas à qui veut (à moins d’être une professionnelle, et là c’est une transaction)….elle choisit à qui donner et quand! Cela effraie parfois une femme qui assure et qui assume… de ce fait, une bonne partie choisit de se refouler… refoulement moral et physique…

Ici c’est l’homme qui explique dans toute sa crudité, l’aboutissement de ce plaisir ultime.

Ô Heureux l’homme qui trouve son plaisir dans le plaisir de la femme!

Cherie Benyen m, c’est la femme qui est mise en situation de confiance, qui finit par accepter qu’elle a le droit de donner libre cours à son plaisir. C’est la femme désinhibée qui ne se retient pas.. ou plus…
c’est la femme consentante et consentie.

Relâchée, détendue, elle se donne d’abord à elle, elle est dans son monde et elle se donne à lui en étant l’objet de son attention.

On est loin du Plumen, Koupe, Ratibwaze, de pete zizye ti toutrèl la, de plen pip li !

Cherie Benyen m ou les préliminaires…. Si lapli pa tonbe ou pa dwe rantre!

Pour être baigné… être bien baigné, faut-il bien qu’on soit mouillé d’abord, s’assurer que toutes les parties du corps le soient aussi, les plis et replis.. S’ensuit alors le bain tiède qui calme, qui relaxe après coup et qui fait du bien !

Cherie Benyen m c’est le plaisir dans son paroxysme…

Une femme qui connait son corps, qui aime et est aimée, qui est désirée d’un homme soucieux de son plaisir. Un homme attentionné, sûr dans sa masculinité, qui a le contrôle de son propre rythme et qui suit en même temps celui parfois lent (très lent), non linéaire de sa partenaire.

Cherie Benyen m ou l’expression de la libération mentale et physique pour tous !

Cherie benyen m… On le vit, on le sent dans toutes les fibres de son corps…et on attend ce moment ultime, d’une violence exquise, d’une douceur qu’on voudrait infinie…

Cherie benyem… J’ai écouté et mince … Ca donne envie de baigner quelqu’un!

 

Tim Valda Jean

 

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